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                                                      Article n°1

"J'ai le syndrome de la pauvre petite riche"

Audrey a 23 ans. Depuis le début de son adolescence, elle a multiplié les appels à l'aide et les manières de se faire mal : automutilation, boulimie, anorexie, alcool, drogue, ... jusqu'à une récente tentative de suicide. Elle essaie maintenant de s'en sortir et témoigne.

"Depuis toute petite, j'ai ressenti des pulsions autodestructrices. Ca n'a pas été grave dès le débuts, mais je me souviens par exemple que je me suis toujours rongé les ongles. Gamine, je m'attaquais même à ceux des orteils. Par la suite, les différentes manières de me torturer se sont multipliées : m'arracher les cheveux, me couper les bras et les jambes au cutter ou avec une lame de rasoir, me piquer avec une aiguille, les phases de boulimie et d'anorexie, les excès d'alcool ou de drogue ...

Pourtant, si on regarde ma vie avec un peu de recul, j'ai tout pour être heureuse : je viens d'une famille aisée, je n'ai jamais manquée de rien, j'ai reçu une bonne éducation et des valeurs assez strictes. Mais ça ne m'empêche pas d'avoir vécu ce que j'ai vécu. Bien évidemment, mon état à alarmé mes parents et j'ai été voir une armada de psys et autres thérapeutes. Au fil des années, j'ai même réussi à comprendre d'où venait le problème : il y a eu beaucoup de crises entre mes parents quand j'étais petite et en me faisant du mal, j'essayais d'attirer leur attention. En même temps je voulais me " punir " pour le malheur que je ressentais dans leur couple et dont je croyais être la cause. Mais le fait de le savoir n'arrange pas tout, malheureusement. D'autant qu'à l'adolescence, j'ai toujours eu l'impression de ne pas correspondre à ce qu'on attendait de moi, pas assez jolie, pas assez mince, pas assez douée pour les études et j'en passe. Quoi que je fasse, j'ai sans arrêt eu le sentiment de rater les choses lamentablement : ma scolarité, mes amitiés, mes relations avec les garçons, ..."

Les rituels de la torture.

"Dès la première fois, j'ai senti que ça faisait du bien de faire mal à mon corps. C'est comme si j'avais besoin de me ré-approprier mon enveloppe physique et ses sensations et qu'il n'y avait que de cette façon que j'y arrivais. Je prenais vraiment du plaisir en faisant ça, un plaisir étrange et malsain, mais du plaisir quand-même. Quand je vois le sang couler ou que je vomis d'avoir trop mangé, je ressens une sorte de jouissance que je n'arrive pas à décrire. C'est un peu comme si c'était les seuls moments ou je me sens réellement et totalement en vie.

Il y a souvent tout un rituel qui accompagne ces moments de destruction. Avant de passer à l'acte, je me centre sur moi, comme si j'entrai à l'intérieur de mon corps, comme pour analyser ce qu'il ressent. Je suis à la fois totalement en moi et totalement ailleurs, j'imagine le monde tel qu'il pourrait être si tout allais bien. Une grande colère arrive toujours, une énorme frustration de ne pas arriver à être semblable à tout le monde, de ne pas pouvoir être simplement heureuse. Ensuite, quand je me coupe, c'est comme pour exorciser cette angoisse, cette rage.

Après, je ressens toujours une grande culpabilité. Je m'en veux de m'infliger ça, de l'imposer à mes parents et aux gens que j'aime. A travers ces gestes pour me faire du mal, je retrouve sens cesse le même cycle : recherche de l'apaisement, moment de calm, autoanalyse, dégoût de moi, colère, violence (physique ou non, d'ailleurs), retour au calme, culpabilité... et ainsi de suite.

Forcément, aujourd'hui, c'est presque impossbile de faire abstraction à tout ça, puisque j'en vois tous les jours les traces indélébiles sur mes bras et mes jambes. Quand je me regarde dans une glace, j'ai honte. Mais je n'ai pas le choix, je dois vivre avec ce passé et ces marques, arriver à les accepter, à les apprivoiser, sinon, je n'arriverais jamais à m'en sortir."

Toujours pousser les limites plus loin.

"J'ai également l'impression que mes relations amoureuses sont toutes autant tordues que le reste. Les rares garçons dont je suis tombée amoureuse ou avec qui j'ai vécu sont aussi dysfonctionnels que moi, manque de confiance en eux, ... Mes histoires ont été passionées et destructrices. Presque toujours, le couple est une dépendance, une mutilation et une souffrance comme les autres : soit j'ai l'impression d'aimer une personne qui n'en a rien a foutre de moi, soit c'est l'inverse. Ce qui est sûr, c'est que ça tourne sans arrêt au xconflits, aux crises. On passe notre temps à titiller les limites de l'autre, jusqu'à l'affrontement, le clash ... la réconsiliation. Une fois de plus c'est le même genre de rituel."

Toucher le fond pour arriver à remonter.

"Dans ce cycle de rituels de plus en plus violents, j'ai eu l'impression d'avoir atteint le fond du trou. J'ai franchi un point au-delà duquel je ne pouvais qu'aller mieux. Ca s'est passé il y a quelques mois, une tentative de suicide qui a failli réussir. Jusque-là, j'avais parfois pris des médicaments, mais j'avais bien conscience que c'était un appel à l'aide, que je n'avais pas vraiment l'intention de mourir. Ici, par contre, ça a été beaucoup plus loin. Suite à une rupture avec mon copain, je suis rentrée chez mes parents, qui n'étaient pas à la maison, j'ai bu pas mal d'alcool, puis je em suis taillé les veines des deux poignets avec une lame de rasoir. Je n'éprouvais même pas de colère, je n'avais pas envie de prévenir qui que ce soit. Je me sentais juste apaisée.

Heureusement que mon petit frère est rentré plus tôt que prévu et qu'il a pu appeler les secours. J'avais perdu beaucoup de sang mais je m'en suis sortie. Le fait de voir mes parents dans ma chambre d'hôpital à mon réveil a été un vrai choc. Malgré tout ce que javais fait, ils étaient là, ils m'aimaient, ils se souciaient de moi. J'ai réalisé que je n'avais pas le droit de leur infliger ça, et encore moins à moi. Depuis, même si ce n'est pas encore Disneyworld chaque jour, j'ai en tout cas perdu le besoin de me faire souffrir. Je suis passée trop près du pire pour encore jouer avec le feu. Maintenant, je ne veux plus qu'une chose, aller mieux. Pas d'un coup de baguette magique, mais lentement. Et sûrement."

Quelques repères.

# L'automutilation n'est pas un phénomène nouveau, mais elle est de plus en plus fréquente. Une enquète révèle que 13% des adolescents ont eu un comportement de ce genre. Il faut souligner une sorte de "mode". Il y a ceux qui y cèdent pour le show, comme Marilyn Manson qui se scarifie sur scène. Puis les vraies névrosées, d'Amy Winehouse à Britney Spears en passant par Lindsay Lohan : lacérations, anorexie et autres T.S sont le quotidien des party girls.

# L'automutilation peut prendre plusieurs formes : se couper avec une lame ou un tesson, se brûler, se donner des coups, s'égratiner, empêcher ses blessure de guérir, s'arracher les cheveux ou s'insérer des objets dans le corps.

# Dans un sens plus large, des comportement comme la consommation de tabac et d'alcool, la toxicomanie, les frénésies alimentaires et le fait de demeurer dans une relation où il y a de l'abus peuvent également être considérés comme des formes de blessures volontaires.

# Le comportement d'automutilation apparaissent généralement au moment de la puberté ou à l'adolescence. Ils sont habituellement des réponses à un déclencheur, comme un sentiment de rejet ou toute autre douleur émotionelle.

 

L'avis du psy

Patrick Huerre, psychiatre et auteur de Parents et adolescents (éditions Eres)

"En se mutilant, l'adolescent cherche à éprouver son corps et à s'éprouver lui-même. Il ressent le besoin inconscient de le mettre à l'épreuve afin d'en connaître les contours et les possiblités. L'automutilation est plus fréquente chez les filles, plus susceptibles de retourner leur mal contre elles, alors que les garçons ont plutôt tendant à extérioriser leur souffrance. Il y a une autre dimension à prendre en compte, surtout chez les filles justement : celle du sang. Tout comme celui des règles, le sang de la blessure témoigne qu'il se passe des choses à l'intérieur du corps. Ouvrir, couper, brûler, lacérer, piquer, représente à chaque fois une éffraction de la peau, comme pour aller voir ce qu'il se passe à l'intérieur de soi."

 

A lire

Automutilation, de Marion Deville Cavellin (éditions Amalthée), l'autobiographie poignante d'une jeune fille de 19 ans qui alterne boulimie, anorexie, automutilation et tentatives de sortir la tête de l'eau. Marion est également l'auteur d'un blog passionnant qui aborde le sujet : www.20six.fr/paupiere

 

 

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